19.
Après le départ de Marjorie, il faudra combler cette absence brutale, accepter ce rétrécissement violent de notre champ d’affection. Ce que l’on appelle communément faire son deuil.
Mon père n’en mène pas large dans les semaines qui suivent l’enterrement. Qu’on ait frappé sa fille chérie dans son innocence et sa jeunesse pour l’atteindre lui, le démolit et il se débat avec des colères impuissantes dont les bibelots et autres objets ménagers font plus d’une fois les frais. Il traverse à cette époque des moments d’abattement terrible qui nous inquiètent tous. Nous avons peur pour lui, peur qu’il ne cède à un coup de folie. Il est tellement excessif dans ses propos et dans ses actes.
Mère se tient plus que jamais à ses côtés. Elle est merveilleuse de courage.
— Nous souffrons tous, me dit-elle, mais lui combat une peine à la démesure de sa force.
Au bout de quelques semaines, quand la blessure lance moins, je m’installe devant la fenêtre du salon pour dessiner le jardin. Il fait beau et très calme. Le soleil s’ingénie à égayer mon paysage. Je m’applique. Il m’est si difficile de faire chanter les couleurs après tout ce qui s’est passé. La lumière est à midi quand une déflagration me fait lâcher mes pastels et mon carnet. On a tiré dans la maison et je devrais tomber car j’ai l’impression que la balle m’a traversé le cœur. J’entends des cris. On court dans les escaliers et moi j’appelle. Je demande à savoir ! Les roues de ma charrette sont immobiles, deux meules de pierre dans un moulin sans ailes. Je m’égosille. Personne n’est là pour s’occuper de ma détresse, me répondre. Ce sont à présent des sirènes qui hurlent dehors. Je me bouche les oreilles. Quand ma mère entre dans la pièce, c’est moi qui ne l’entends pas. Je me souviens de sa main qui se pose sur la mienne. Elle est glacée.
— C’est Fernand, me dit-elle pour répondre à mes craintes.
Comme je reste frappé d’hébétude à l’annonce de cette nouvelle, elle ajoute :
— Il a choisi de ne plus vivre.
Je ne sais pas où nous en serions maintenant si ma mère s’était laissé abattre par les événements. Je regrette seulement qu’elle se soit interdit de nous lester de son chagrin. L’absence de Marjorie nous mutilait le cœur et chacun de nous s’est refermé sur ses propres blessures. Je suis sûr qu’elle aurait aimé être consolée elle aussi à ces heures d’arrachement. On ne fait pas un sort à la souffrance en s’enfermant avec elle. Un jour ou l’autre, les larmes retrouvent leur chemin.
Je me souviens d’un dimanche, un mois ou deux après la tragédie. Maman a mis par distraction cinq couverts au lieu de quatre pour le dîner, puis s’est ravisée. Toute sa détresse se trahit dans cette place qu’elle enlève, cette assiette, ce verre qu’elle range précipitamment dans le vaisselier. Je détourne les yeux. Un regard échangé suffirait à ce qu’elle éclate en sanglots et moi aussi. L’instant d’après elle n’est plus là. Je l’imagine dans le jardin ou dans sa chambre se délivrant de ses larmes. Je souffre de lui être si peu secourable !
J’ai traîné longtemps mon chagrin en laisse comme un chien malade en me demandant si nous surmonterions jamais cette épreuve. C’est sans doute parce que je trouvais la réalité cruelle que je me suis mis à transformer des documents et à me fabriquer virtuellement une vie désentravée. Trop heureux de me voir reprendre goût à quelque chose, mes parents veillèrent à ce que j’aie à ma disposition le matériel de traitement d’images et de sons le plus sophistiqué qui soit.
Le tigre finit lui aussi par repasser du côté des vivants et repart sur de nouveaux forages en Ouganda et au Brésil. Il renoue avec un vieux projet qui avait vu le jour à Hevelig quand il était descendu au risque de sa vie dans la première chambre magmatique qu’il avait atteinte. Alexandre Carvagnac et trois compagnons avaient alors exploré la cavité dans des spéléoscaphes individuels, découvrant la féerie des abîmes. Tirant des enseignements de ses nombreuses expéditions souterraines, il reprend et améliore les plans de l’engin en le rendant apte à recevoir trois occupants et en ajoutant dans son embase un propulseur latéral pour que cet énorme pendule puisse se rapprocher des parois. Le tigre a l’occasion d’essayer le prototype dans une région volcanique d’Amérique centrale où il a percé un puits par tirs de charges creuses avec Vargas. Cette fois, l’opération n’est pas liée à l’élimination de déchets toxiques mais a pour but de décompresser une ancienne chambre que regagne le magma de façon à dévier une partie des déjections loin d’une ville menacée par une éruption imminente. Mis au point dans un atelier nantais avec Oscar Pirelle et Ferdinand Chaboteaux, deux ingénieurs éminents, ce spéléoscaphe d’un nouveau type est amené sur le lieu de forage et accroché à son treuil en prévision de la descente de ses trois concepteurs. L’annonce de l’expédition provoque un petit raz de marée au sein du groupe financier. Poussé par ses collaborateurs, Nielsen écrit à mon père :
Cher Alexandre,
De l’avis de mon entourage, ce que vous tentez là est une folie. Je vous désapprouverais moi aussi si le prince ne disait « l’acceptation du risque de mort, c’est l’acceptation de la vie. Et l’amour du danger, c’est l’amour de la vie ». Prenez garde à vous ! Revenez-nous vivant ! Pour l’amour de nous, de votre femme, de vos fils, de moi… votre ami.
Je revois cet énorme fil à plomb suspendu au-dessus du puits, l’arrivée des explorateurs. Chaboteaux et mon père conversent avec une insouciance de vacanciers. Pirelle, par contre, est plus blanc que sa combinaison. Il renonce d’ailleurs en dernière minute à l’expérience. C’est l’inénarrable Vargas qui le remplace au pied levé. Je garde souvenir du spéléoscaphe s’engouffrant dans le boyau comme un ascenseur dans sa cage, des câbles qui se déroulent. Ma mère est près de moi. Elle piétine. J’aimerais en faire autant car la descente dure trois quarts d’heure. Après, c’est l’entrée dans la cavité de Murdoch. Je voudrais m’endormir pour me réveiller quand tout est fini. J’entends la voix de mon père, son rire, son enthousiasme qui déborde par les diffuseurs.
— Nous survolons un lac de feu qui bouillonne. Tous les rouges de la création batifolent autour de nous…
Des images nous révèlent cet univers inexploré. Les parois transpirent de la roche en fusion par toutes les jointures des pierres. Il pleut des écharpes d’or. Gagnée par la lumière et la chaleur, la grotte décline les couleurs du feu. Des bouquets de fruits minéraux dans les tons mauves et bleus ressortent tels les diamants d’une couronne solaire. Sur les bords de la chambre, des colonnades torses.
— Antonin ! La prochaine fois nous descendrons ensemble. Tu te délecteras !
Je suis ému d’entendre mon nom, d’être invité par mon père dans ce royaume d’incandescence dont il est le conquérant majestueux.
— Tu te rends compte, mon petit, que personne n’a jamais vu cela avant nous. Personne, tu entends ! L’enfer est vide ou alors l’enfer est autre part, car ici c’est beau comme un rêve, c’est beau à croire en Dieu.
De longues vrilles de feu ruissellent entre les roches. Des fragments de pierres se décrochent de la voûte pour disparaître dans une des sept cents gueules du dragon. Le Phénix renaît de ses cendres.
«… car celui qui obtient le puits épouse la terre et retrouve le goût des victoires. »
Je ne suis jamais descendu avec mon père dans ces abîmes qui le fascinaient tant, et cela malgré son insistance. C’est dommage ! J’aurais aimé être dauphin de son empire mais, pétri et environné de tant de peurs, je n’ai pas osé. Clovis, lui, a participé à une expédition dans les jours qui suivirent. C’était peu avant qu’il ne parte pour son périple compagnonnique. Il est revenu transfiguré par ce qu’il a vu. Ma mère fut la dernière à explorer, avec son intrépide puisatier, cette chambre regagnée par la lave. La cavité ressemblait alors à une cathédrale engloutie qui flottait sur un lac de lumière. Il n’a pris qu’elle dans le spéléoscaphe. Il y eut une coupure de transmission quand ils étaient au fond. Tout le monde s’affola dans la salle de contrôle. On remonta l’engin au plus vite. Il arrivait à hauteur de la voûte quand le contact s’est rétabli. J’imagine bien ce coquin de puisatier intronisant sa reine sous l’œil allumé de son étoile en lui faisant l’amour.
De quatorze à vingt ans, seul avec mes parents et chéri par eux, je pouvais tout reconquérir alors, m’ouvrir au monde et aux gens, me faire des amis. Au lieu de cela, je me suis mis en quarantaine, ne quittant mes écrans que pour manger ou dormir. J’ai séjourné en Afrique, je n’ai pas vu l’Afrique. J’ai vécu au Brésil, je ne me souviens que d’une chambre avec une fenêtre haute. Je suis passé a côté de tout, j’ai raté tous les trains de la tendresse, tous les rendez-vous avec la vie pour m’enfermer en Chimérie à fabriquer des images frelatées, qui m’écœuraient plus souvent qu’elles ne me comblaient. Je me souviens du désespoir parental de me voir bouder le soleil, la mer, la nature, tous les cadeaux du monde qui s’étalaient à mes pieds et que je toisais avec une indifférence totale. Quel gâchis et aussi quelle peine pour tous ceux qui m’aimaient ! « Antonin est fermé comme un poing. » « Rien ne l’intéresse. » Voilà ce qu’on disait de moi !
Je me souviens de l’inauguration du puits de Bagoula en Ouganda, le premier forage sous la lithosphère d’Afrique et, pour mon père, une de ses plus belles réussites professionnelles. La fête a duré trois jours et trois nuits. J’étais invité partout et je me suis terré dans ma boutique. Je n’ai même pas suivi les événements à la télévision. Avec le recul, je m’en veux d’avoir manqué et peut-être gâché l’aboutissement heureux autant qu’inattendu d’un projet que père a toujours considéré comme le couronnement de sa carrière de puisatier. Fait de bric et de broc avec des taraudières usagées et des trépans qui avaient pulvérisé les roches de Mongolie après avoir migré de Hevelig vers Rostov, ce forage à budget insignifiant ne pouvait aboutir sans la volonté trempée d’un Alexandre Carvagnac. La chambre fut interceptée à quatre mille deux cents mètres de fond après un avancement chaotique continuellement freiné par des pannes dues à la vétusté du matériel, des délais désespérants pour obtenir les pièces de rechange, des entraves administratives qui auraient découragé les plus braves.
Je déplore ce compliment que je n’ai pas fait, cet événement que je n’ai pas fêté, toutes mes indifférences d’adolescent. Elles étaient à mettre sur le compte du mal-être et non de la méchanceté.
Je clos le chapitre de mes regrets sur cette carte :
Cher Antonin,
Le mariage de Judith et de Laurent a été un moment merveilleux. Quand j’ai vu tes parents et Clovis arriver sans toi, j’ai été déçue. Je me faisais une telle joie de te revoir. Ta maman m’a donné une photographie récente où tu poses à côté de ton père. Vous êtes magnifiques ! Si tu as un joli dessin dont tu ne fais rien (même s’il s’agit d’un autoportrait) je suis preneuse. Je te garde une place dans mon cœur. À une prochaine occasion, je l’espère. Bises !
Esther
Je n’ai pas répondu ! Et ce dessin que j’ai fait pour elle est resté dans mes cartons.
C’était si simple, pourtant.